À l’occasion de la 7ᵉ édition du festival « L’Afrique fait son cinéma », G9infos a rencontré Blaise Pascal Tanguy, promoteur et figure emblématique de cet événement désormais incontournable dans le paysage culturel parisien. Réalisateur, producteur, distributeur et militant culturel, Tanguy incarne cette nouvelle génération de bâtisseurs qui refuse d’attendre que d’autres racontent les histoires africaines.
Dans cet entretien exclusif, il revient sur le bilan de l’édition 2025, les défis de l’organisation, la place du cinéma gabonais au festival, et ses ambitions pour 2026. Un échange franc et passionné sur le pouvoir des images et la nécessité de changer le regard porté sur l’Afrique.

G9infos : Qui est Blaise Pascal Tanguy ?
Blaise Pascal Tanguy :
Je me définis avant tout comme un militant culturel, un homme d’images et un bâtisseur de ponts. Réalisateur, producteur, distributeur et entrepreneur culturel, ces métiers sont les outils concrets avec lesquels je transforme une vision en réalité. Mais mon véritable ADN s’est forgé dans le journalisme, que je pratique depuis plus de dix ans, et qui a façonné mon regard, ma curiosité et mon exigence de vérité.
Je suis aussi un rêveur qui a fait un choix : ne plus attendre que d’autres racontent nos histoires à notre place. J’ai décidé de mettre le cinéma au service d’une ambition claire — interconnecter l’Afrique, les Caraïbes et le reste du monde, ici même, dans la plus belle ville du monde, Paris.
Mon engagement est à la fois culturel et stratégique. D’un côté, je travaille à faciliter les coproductions internationales afin que nos industries dialoguent d’égal à égal et grandissent ensemble. De l’autre — et c’est le cœur de mon combat — je m’emploie à changer le regard porté sur l’Afrique pour proposer des images de respect, d’excellence et de dignité.
Je me bats au quotidien pour prouver que le cinéma africain n’a pas besoin d’autorisation pour exister sur la scène mondiale. J’ai simplement cru qu’il était possible — et nécessaire — de dérouler le tapis rouge pour les cinéastes africains sur les plus belles avenues de Paris. Et je continue, film après film, projet après projet, à faire de cette conviction une réalité.
G9infos : Vous êtes le promoteur du festival « L’Afrique fait son cinéma », de quoi s’agit-il exactement ?
Blaise Pascal Tanguy :
« L’Afrique fait son cinéma », Festival international du film et de l’art africains et caribéens, est un écosystème culturel, artistique et économique pensé pour le présent et construit pour l’avenir.
Il est né d’une conviction forte : le cinéma africain n’a pas à être cantonné à des espaces périphériques ou alternatifs. Il mérite les plus grandes scènes, les lieux les plus prestigieux, et une reconnaissance à la hauteur de son talent, de sa modernité et de son exigence artistique.
Concrètement, le festival est la vitrine internationale de l’excellence du 7ᵉ art africain et caribéen à Paris. Il met en lumière des films, des réalisateurs, des acteurs et des producteurs qui dialoguent pleinement avec le cinéma mondial. Notre ambition est de montrer au public parisien et international que le cinéma africain est contemporain, techniquement maîtrisé, narrativement puissant et universel dans ses thématiques.
Mais « L’Afrique fait son cinéma » va au-delà de la projection de films. C’est aussi un hub de rencontres et de décisions : un espace de réseautage structuré où se croisent créateurs, producteurs, diffuseurs, plateformes, investisseurs et institutions. Le festival crée les conditions concrètes de la distribution, de la coproduction et de la circulation des œuvres africaines sur les marchés internationaux.
Dans sa vision prospective, le festival s’inscrit comme un outil stratégique de diplomatie culturelle et de structuration des industries créatives africaines. Il accompagne l’émergence de nouveaux talents, favorise les alliances durables et participe à l’écriture d’un récit africain porté par ses propres acteurs.
En ce sens, « L’Afrique fait son cinéma » est souvent perçu comme le « Cannes du cinéma africain à Paris » — non par imitation, mais par ambition : celle de dérouler le tapis rouge au cinéma africain, de lui offrir une visibilité mondiale et de l’installer durablement dans l’économie globale du cinéma.

G9infos : Bilan de l’édition 2025 : Que retenir ?
Blaise Pascal Tanguy :
Ce que l’on doit retenir de cette 7ᵉ édition, c’est la maturité. Nous avons franchi un cap. L’affluence a été record, mais c’est surtout la qualité des échanges qui m’a marqué. Voir des cinéastes des Caraïbes, du Gabon, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et de la diaspora échanger avec des producteurs européens, c’est ça ma victoire. On retient aussi une diversité incroyable dans les genres : on ne fait plus seulement des films « sociaux », nous avons vu de la science-fiction, du thriller, de la comédie romantique de haut vol. Le cinéma africain s’est décomplexé, et 2025 en a été la preuve flagrante.
G9infos : Distinctions et critères du jury 2025 ?
Blaise Pascal Tanguy :
Cette année, le jury a été intransigeant sur un point : la qualité technique. Nous avons dépassé le stade de l’indulgence. Les films primés sont ceux qui peuvent être diffusés demain sur Netflix, Canal+ ou dans les salles obscures du monde entier sans rougir face aux blockbusters américains. Les distinctions ont donc salué l’audace scénaristique et la maîtrise de l’image. Nous avons primé des œuvres qui sortent des sentiers battus, qui osent aborder des thématiques contemporaines avec une esthétique soignée. Les lauréats de 2025 sont ceux qui ont su allier l’authenticité afro-caribéenne aux standards internationaux.

G9infos : La rencontre avec le cinéma gabonais et Melchy Obiang ?
Blaise Pascal Tanguy :
Le Gabon est une terre de cinéma, et Melchy Obiang en est l’un des ambassadeurs les plus prolifiques. Notre rencontre avec le cinéma gabonais s’est faite naturellement, car le Gabon produit beaucoup et avec une régularité impressionnante. Concernant Melchy, c’est un réalisateur fidèle et résilient. « L’Afrique fait son cinéma » suit son travail depuis longtemps. Sa présence à l’édition 2025 était une évidence car son dernier film Le cœur des hommes a touché le comité de sélection par sa justesse. Le public a découvert un cinéma gabonais vibrant, qui ne se cache pas, et qui raconte les réalités sociales avec courage. Melchy a su porter haut les couleurs du Vert-Jaune-Bleu à Paris.
G9infos : Quelles sont les difficultés rencontrées dans l’organisation ?
Blaise Pascal Tanguy :
(Sourire) Organiser un événement de cette envergure est un parcours du combattant, je ne vous le cache pas. La difficulté majeure reste le financement. Convaincre les institutions et les sponsors privés que la culture est un investissement rentable et non une charité est un combat permanent.
L’autre défi récurrent, la difficulté la plus anxiogène, celle qui freine littéralement les ambitions du festival, reste la mobilité des artistes. C’est un véritable parcours du combattant qui nous empêche parfois d’avoir la représentativité que nous souhaitons. Dans beaucoup de pays, les procédures de visa restent extrêmement compliquées, ce qui nous prive de nombreux talents.
Cependant, je tiens à souligner une exception notable et une vraie réussite cette année avec le Gabon. Nous avons réussi à faire venir une délégation de 11 professionnels gabonais, conduite par Melchy Obiang. C’était un pari : pour 8 d’entre eux, il s’agissait de leur tout premier voyage en Europe.
J’ai mis un point d’honneur à gérer cela avec rigueur : je les ai personnellement accompagnés à l’aéroport au départ, et je peux vous confirmer qu’ils sont tous rentrés au Gabon une fois le festival terminé. C’est la preuve vivante que les artistes africains sont des professionnels responsables qui viennent pour travailler et rayonner, et non pour rester. Si nous avons pu le faire avec le Gabon, nous devrions pouvoir le faire avec les autres pays.
G9infos : À quoi s’attendre pour l’édition 2026 ?
Blaise Pascal Tanguy :
Pour 2026, nous visons encore plus haut. Nous travaillons sur un volet « Marché du film et de l’art africains et caribéens » beaucoup plus développé, pour que des contrats concrets soient signés sur place. Nous souhaitons également mettre l’accent sur la formation et la transmission, avec des masterclass encore plus pointues pour les jeunes réalisateurs. Et pourquoi pas, un focus particulier sur l’Afrique centrale qui regorge de talents bruts. Préparez-vous, car l’Afrique fait son cinéma 2026 sera l’édition de la consécration industrielle de notre cinéma.
G9infos : Un mot de la fin ?
Blaise Pascal Tanguy :
Je voudrais dire à la jeunesse gabonaise et africaine : Prenez le pouvoir par l’image. Ne laissez personne vous dire que vos histoires ne valent rien. Le monde a soif de nos récits. Travaillez, formez-vous, soyez exigeants avec vous-mêmes, et sachez que « L’Afrique fait son cinéma » sera toujours là pour être votre porte-voix.
Je voudrais insister sur la responsabilité immense que nous avons en tant que créateurs d’images. Le cinéma ne sert pas seulement à divertir, il a pour mission de promouvoir, d’offrir du rêve et de susciter le désir.
Mon vœu pour l’avenir, c’est que nous sortions définitivement de la « narration de la pitié ». Nos films ne doivent plus demander la compassion du monde, mais forcer son respect. Il faut que nous ayons l’intelligence de mettre en avant ce que nous avons de meilleur, de plus beau et de plus positif.
Prenons l’exemple du Gabon : si un spectateur à Paris ou à New York regarde un film gabonais, il doit sortir de la salle avec une seule idée en tête : acheter un billet d’avion pour venir visiter le Gabon. C’est cela la magie du cinéma : transformer une histoire locale en une vitrine irrésistible. C’est en sublimant notre culture et nos paysages que nous changerons le regard des autres sur nous.
Merci à G9infos pour le travail formidable que vous faites pour relayer l’information. On se donne rendez-vous en 2026 !
Cette interview avec Blaise Pascal Tanguy nous rappelle que le cinéma est bien plus qu’un divertissement : c’est un outil de transformation sociale, un vecteur de dignité et un pont entre les cultures. Avec « L’Afrique fait son cinéma », Tanguy et son équipe ont réussi le pari audacieux de faire de Paris la capitale internationale du 7ᵉ art africain et caribéen, le temps d’un festival. L’édition 2025 a marqué un tournant décisif, prouvant que le cinéma africain n’a plus rien à envier aux productions mondiales en termes de qualité technique et d’audace narrative.
Le succès de la délégation gabonaise, la diversité des genres présentés et la maturité des échanges professionnels témoignent d’une industrie en pleine mutation. Les défis restent nombreux — financement, mobilité des artistes, reconnaissance institutionnelle — mais la vision de Tanguy est claire : sortir définitivement de la « narration de la pitié » pour imposer des images de respect et d’excellence.
Rendez-vous est pris pour 2026, année qui s’annonce comme celle de la consécration industrielle du cinéma africain. En attendant, une certitude demeure : l’Afrique fait son cinéma, et le monde entier est invité à regarder.
Propos recueillis par Jerry – Rédaction G9infos


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