Gabon : Entre recomposition politique et confiance citoyenne, Joachim Mbatchi Pambou livre son analyse

Après la présidentielle d’avril 2025 et les élections législatives et locales qui ont suivi, le paysage politique gabonais connaît une nouvelle configuration. Entre recomposition de la classe politique, réorganisation des partis, rôle de l’opposition, place de la société civile et réforme des institutions, plusieurs interrogations demeurent. Dans cet entretien accordé à G9Infos, Joachim Mbatchi Pambou, président du Forum pour la Défense de la République (FDR), revient sur ces enjeux. Ancien candidat à la présidentielle de 2023, il livre également son regard sur le rapport entre les citoyens et la politique, la confiance dans les institutions et les conditions nécessaires, selon lui, pour inscrire les changements engagés dans la durée.

G9Infos :

Depuis les élections de 2025, le Gabon évolue dans un nouveau paysage institutionnel et politique. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la recomposition de la classe politique gabonaise ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Il faut distinguer le renouvellement des visages d’une vraie recomposition, et pour cela regarder ce que disent les urnes. À la présidentielle d’avril 2025, la participation a été d’environ 70 %. Aux législatives, elle a été nettement plus faible : environ un inscrit sur deux au premier tour, et encore moins au second. Le parti présidentiel dispose maintenant d’une très large majorité à l’Assemblée, et je me réjouis de la stabilité que cela peut apporter.

G9Infos :

Est-ce que nous assistons réellement à une recomposition politique ou simplement à un changement des acteurs autour d’un même système ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Je nuancerais le mot « nouveau ». Pendant les législatives, on a vu sur le terrain des alliances entre le parti présidentiel et l’ancien parti au pouvoir, renversé en août 2023, ainsi que des retraits de candidatures et des arrangements locaux. Une partie de la population s’est sentie trahie : beaucoup de Gabonais espéraient une rupture plus nette avec les pratiques et les réseaux du passé.

Certaines formations se réorganisent, des responsables changent de camp, et les citoyens s’y retrouvent moins bien. Une recomposition ne peut pas se limiter à un réarrangement. Elle doit donner des partis plus proches des populations, des institutions plus lisibles et un débat public plus exigeant.

Pour nous, au Forum pour la Défense de la République, la question n’est pas de savoir qui occupe les fauteuils. C’est de savoir si le Gabonais qui n’en a jamais eu se sent enfin écouté. C’est à ce moment-là seulement que nous pourrons parler de recomposition.

G9Infos :

Le ministère de l’Intérieur vient de lancer un recensement des partis politiques, associations, ONG et organisations disposant d’un récépissé définitif. Officiellement, il s’agit notamment de disposer d’un fichier fiable des organisations légalement constituées. Mais politiquement, que peut révéler cette opération sur l’état actuel du paysage politique gabonais ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Un recensement administratif est utile s’il permet à l’État de savoir quelles formations existent vraiment et fonctionnent. Mais je ne voudrais pas réduire le débat à une querelle de chiffres. Un parti peut exister juridiquement sans exister politiquement, et c’est cet écart que l’opération peut révéler.

Et un fichier fiable ne se résume pas à un nombre d’adhérents. Le nombre ne suffit pas à prouver qu’un parti est réel. Il faut aussi que les adhésions soient libres, vérifiables, et qu’un même citoyen ne soit pas inscrit, parfois à son insu, dans plusieurs formations. Le risque de doublons est réel si les fichiers ne sont pas contrôlés de façon indépendante.

Cela pose aussi la question de la protection des données personnelles. Les partis collectent des informations sensibles sur les citoyens. Elles doivent être sécurisées, utilisées avec le consentement des personnes et contrôlées par l’autorité compétente. On ne peut pas assainir la vie politique avec des fichiers peu fiables ou des citoyens inscrits malgré eux.

L’objectif ne doit donc pas être seulement de compter, mais de garantir la sincérité des adhésions, la protection des personnes et l’égalité entre les partis.

G9Infos :

Est-ce que le Gabon compte aujourd’hui trop de partis politiques par rapport à leur capacité réelle à représenter les citoyens et à participer au débat public ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Je dirais que la question n’est pas tant le nombre que la réalité. Un parti qui existe vraiment connaît les quartiers, le prix du marché, l’état de l’école et le chemin que font les enfants le matin. Il sait ce que coûte le transport d’un malade, et il ne disparaît pas le lendemain du scrutin.

Alors la vraie question est : combien de partis sont aujourd’hui capables d’organiser, de représenter et de proposer ? Les Gabonais n’ont pas besoin de plus de sigles. Ils ont besoin de partis qui leur ressemblent et qui les servent.

G9Infos :

L’actualité récente est également marquée par la contestation d’une décision du Conseil des ministres du 18 septembre concernant la loi sur les partis politiques, avec une saisine de la Cour constitutionnelle. Que révèle, selon vous, cette situation sur le fonctionnement du système politique gabonais ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Je l’aborde avec sérieux et sans passion. Le débat est aujourd’hui surtout juridique, notamment sur les délais et les modalités de mise en conformité. La Cour constitutionnelle étant saisie, ce n’est pas à moi de devancer sa décision : respecter les institutions, c’est d’abord attendre qu’elles se prononcent.

G9Infos :

Plus largement, quelles devraient être les règles permettant de garantir à la fois un encadrement sérieux des partis politiques et un véritable pluralisme politique ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Un État doit encadrer les partis, sinon le pluralisme tourne au désordre. Mais cet encadrement doit rester compatible avec le pluralisme, sinon la règle devient un obstacle.

Au Forum pour la Défense de la République, notre principe est simple : des règles claires, connues à l’avance et appliquées de la même façon à tous les partis. Derrière chacun d’eux, il y a des Gabonais, souvent bénévoles, qui donnent de leur temps à la chose publique. La loi doit les encadrer sans les décourager.

G9Infos :

Une récente tribune publiée par L’Union faisait le constat d’une classe politique relativement discrète, avec quelques formations seulement qui continuent à multiplier les activités et les prises de parole. Comment expliquez-vous cette relative discrétion de certains partis politiques ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Plusieurs explications peuvent coexister, et je ne tiens pas à juger mes pairs. Certains partis se réorganisent après les élections, d’autres ont choisi la réserve, d’autres encore manquent de moyens.

G9Infos :

Est-ce un choix stratégique, une conséquence du nouveau rapport de forces politique ou simplement le signe d’un manque d’organisation de certaines formations ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Quelle qu’en soit la raison, un parti ne peut pas vivre seulement au rythme des campagnes. La démocratie ne se joue pas uniquement le jour du vote. Elle se construit entre deux scrutins, dans les quartiers, dans les villages, dans les réunions où l’on écoute avant de parler. Quand une famille manque d’eau, qu’un jeune cherche du travail, qu’une mère ne sait plus à qui s’adresser, c’est là que le citoyen cherche son parti.

C’est pourquoi le Forum pour la Défense de la République (FDR) veut être présent entre deux élections : pour que le silence ne devienne jamais une distance.

G9Infos :

Dans une démocratie, l’opposition doit pouvoir jouer son rôle de contrôle, de proposition et de contradiction. Dans le contexte actuel du Gabon, comment évaluer la place occupée par les forces politiques qui ne sont pas au pouvoir ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Pour évaluer cette place, il faut regarder les législatives de 2025. Elles ont mis en lumière des fragilités démocratiques que nous devons regarder en face. Elles auraient dû donner une Assemblée pluraliste, capable de contrôler, d’amender et de proposer. Or de nombreuses irrégularités ont été dénoncées : recours contesté aux procurations, transhumance électorale, transport d’électeurs, difficultés d’organisation dans certains centres de vote.

Le résultat est une Assemblée dominée par une très large majorité. La stabilité est utile, mais quand une seule force détient plus des deux tiers des sièges, le débat national risque de s’appauvrir. Une démocratie vivante ne se mesure pas au nombre de sièges, mais à la capacité des institutions à accepter la contradiction, à améliorer les textes et à contrôler l’action publique.

Il y a même un paradoxe : parce qu’il réunit des sensibilités différentes, le Conseil national de la démocratie (CND), devenu Commission nationale de la démocratie et de la participation citoyenne (CNDPC), peut donner l’impression d’être un lieu de débat plus contradictoire que l’Assemblée nationale. Or le lieu naturel du débat législatif, du contrôle de l’exécutif et de la représentation populaire, c’est l’Assemblée. Il faut donc revaloriser son rôle et garantir un vrai débat parlementaire.

G9Infos :

Qu’est-ce qui pourrait permettre à une opposition de devenir davantage une force de proposition plutôt qu’une opposition essentiellement critique ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Une opposition démocratique a trois fonctions : contrôler, critiquer et proposer. Critiquer fait pleinement partie de son rôle, mais une opposition qui ne fait que critiquer finit par tourner à vide. Elle doit présenter des alternatives crédibles, travailler des projets et rester au contact des populations.

Un pouvoir solide, lui, ne craint pas la contradiction argumentée ; il en a besoin, comme un navigateur a besoin d’un compas qui lui dise honnêtement où il se trouve. Et une opposition responsable n’a pas à déclarer mauvais tout ce qui vient du pouvoir.

Il faut sortir de cette logique où chaque débat devient un duel entre personnes. Pendant que nous nous affrontons, les Gabonais attendent des réponses, et ils ne les trouveront ni dans les invectives ni dans le silence.

G9Infos :

Le recensement actuellement lancé concerne également les associations civiles, religieuses et les ONG. Quel rôle la société civile doit-elle jouer dans le nouveau paysage gabonais ?

Joachim Mbatchi Pambou :

La société civile est un partenaire du débat national, et trop souvent la première à agir quand l’État n’a pas encore pu le faire. Ce sont les associations, les églises, les ONG qui accompagnent des familles en difficulté, soutiennent des écoles, visitent des malades. Elles font remonter ce que les rapports ne disent pas toujours.

G9Infos :

Comment maintenir un équilibre entre la nécessité d’encadrer légalement les organisations et celle de préserver leur liberté d’action et de parole ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Recenser ces organisations est légitime si cela permet de mieux travailler avec elles. Liberté et responsabilité vont ensemble : on s’exprime librement dans le respect de la loi, et on est transparent sur son fonctionnement.

environnemental et culturel, dont le rôle est justement de représenter les forces vives, de conseiller les pouvoirs publics et de faire remonter les préoccupations de la société civile.

Je crains un chevauchement des missions et une dilution des responsabilités. À mon sens, la CNDPC devrait rester centrée sur la régulation de la vie démocratique, le dialogue entre les forces politiques et la prévention des tensions. Une institution n’est utile que si le citoyen comprend son rôle et sait à quelle porte frapper.

G9Infos :

Au-delà des partis et des institutions, il y a le citoyen. Comment expliquer aujourd’hui le rapport parfois distant entre une partie de la population et la politique ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Beaucoup de Gabonais jugent la politique à partir de leur quotidien : l’emploi, les revenus, le coût de la vie, les soins, l’école, l’eau et l’électricité. Il y a un vrai optimisme sur l’avenir du pays, mais beaucoup de familles ne sentent pas encore le changement dans leur vie.

Le chômage des jeunes, la pauvreté, la précarité et la difficulté d’entreprendre creusent cette distance. La solidarité familiale est précieuse, mais elle ne peut pas remplacer durablement une politique sociale. Elle doit être le filet qui empêche de tomber, pas ce qui nous maintient au sol.

G9Infos :

Que doivent faire les responsables politiques pour restaurer ou renforcer la confiance des citoyens ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Faire en sorte que chaque Gabonais sente le changement dans sa propre vie. C’est dans cet esprit que j’ai proposé un Revenu universel garanti : chaque Gabonais doit sentir que la richesse nationale lui appartient. Cela demande évidemment de réfléchir sérieusement au financement, au ciblage et à la transparence. Des outils comme le Registre social unique peuvent aider à mieux identifier les personnes vulnérables. On ne protège bien que ceux que l’on connaît.

G9Infos :

Le Gabon a connu une rupture politique majeure en 2023, puis une nouvelle séquence électorale en 2025. Aujourd’hui, la question est peut-être de savoir comment inscrire ces changements dans la durée. Selon vous, quelles sont les conditions nécessaires pour que cette nouvelle étape politique puisse produire des institutions solides et durables ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Une rupture ne devient historique que si elle donne naissance à des institutions qui lui survivent. Je vois quatre conditions : la stabilité institutionnelle, la responsabilité politique, la participation citoyenne et quelques priorités nationales qui dépassent les intérêts immédiats des partis.

C’est ce qui m’a conduit à proposer le Pacte national de consolidation. Ce n’est pas un partage du pouvoir, et je ne demande pas à l’opposition de renoncer à son rôle. C’est un engagement collectif pour la paix civile et la cohésion nationale, le respect des institutions et de l’État de droit, la justice sociale, la réduction des inégalités, l’emploi, les services publics et la transformation locale de nos ressources.

La méthode compte autant que le contenu : peu de priorités, des engagements précis, et des progrès que les citoyens peuvent mesurer régulièrement. Un pacte dont le citoyen ne peut pas vérifier l’application n’est qu’un discours de plus.

G9Infos :

Quel rôle doivent jouer le pouvoir, les partis politiques, l’opposition, la société civile et les citoyens dans cette construction ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Chacun a sa part, et c’est tout le sens de ce Pacte. Il doit réunir les institutions, les forces politiques, la société civile, le secteur privé, les syndicats, les confessions religieuses, les universitaires, les jeunes, les femmes et la diaspora. Le développement du Gabon ne peut pas être la seule affaire de ceux qui siègent. C’est l’affaire de tous les Gabonais.

G9Infos :

Si vous deviez identifier aujourd’hui trois grands défis politiques auxquels le Gabon doit répondre pour consolider son nouveau paysage institutionnel, quels seraient-ils ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Le premier est la confiance dans les institutions : le citoyen doit savoir que la règle est la même pour tous. Cela touche à la justice, à la transparence, à la qualité des élections et à la capacité de l’administration à traiter chacun avec dignité.

Le deuxième est la transformation économique et sociale. Notre pays est riche de ses ressources, mais cette richesse doit créer davantage de valeur, d’emplois et de compétences sur place. Une richesse qui ne se voit pas dans le foyer des Gabonais n’est qu’un chiffre.

Le troisième est la maturité de notre vie démocratique : un pouvoir qui accepte la contradiction, une opposition qui propose, une société civile qui participe et des citoyens qui demandent des comptes.

G9Infos :

Et lequel de ces trois défis devrait, selon vous, être traité en priorité ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Ils sont liés : sans confiance, les réformes sont fragiles ; sans amélioration concrète de la vie quotidienne, la confiance ne viendra pas ; sans débat responsable, nous reproduirons les mêmes tensions. Mais si je devais commencer par un, ce serait la confiance dans les institutions.

G9Infos :

Pour terminer, Monsieur le Président, le débat politique est souvent présenté comme une affaire de partis, d’élus et d’institutions. Mais derrière tout cela, il y a surtout des citoyens. Quel message souhaitez-vous adresser aux Gabonais qui suivent aujourd’hui l’évolution politique de leur pays et qui s’interrogent sur la direction que prend le Gabon ?

Joachim Mbatchi Pambou :

Je voudrais dire aux Gabonaises et aux Gabonais de rester exigeants avec la vie publique, sans applaudir par réflexe ni rejeter par habitude. Regardez les résultats, posez des questions, demandez des comptes.

Aux jeunes, je dis que votre impatience est légitime. C’est à nous de construire ici ce que beaucoup sont tentés d’aller chercher ailleurs. Aux parents, je veux dire que leur dignité, souvent silencieuse, est le premier capital de ce pays.

Un pays ne repose pas seulement sur ceux qui gouvernent, mais sur toute la société. Nous pouvons être différents politiquement sans devenir ennemis, nous opposer sans nous détester. Le Gabon est plus grand que nos appartenances politiques. Notre tâche commune est de bâtir un pays où les institutions sont respectées, où le citoyen est entendu et où aucun désaccord ne met en cause l’intérêt national.


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